.___A mon retour, Papa n'était pas là. Je trouvai un mot de sa main sur la table de la cuisine. « Je suis chez Jacques. J'espère que tout s'est bien passé. Rejoins-nous ? » Il savait que cette invitation était vaine, moi aussi.
___Je montai lentement les escaliers, mes vêtements mouillés par la pluie battante alourdissaient mes pas. Le visage aux traits hostiles ne semblait pas vouloir s'effacer de mon esprit, et cette obstination involontaire à ne penser qu'à lui m'agaçait au plus haut point. Je lus un peu. Cela ne m'aida pas. Et ce fut avec une humeur de plomb que j'accueillis mon père.
Notre repas se fit en silence, et il eut la présence d'esprit de ne pas me questionner.
« Licorne. Licorne. Licorne... » Le mot tournait en boucle dans ma tête tel un vieux vinyle rayé des Rollings Stones. L'avais-je imaginé ? Ma raison me hurlait que oui, mais pourtant le doute persistait.
Je me tournai longtemps dans mon lit avant de trouver le sommeil.
___Mon humeur ne s'améliora pas durant les semaines qui suivirent. Toute cette histoire virait à l'obsession et je ne pouvais plus penser qu'à l'Apollon et au mystère de la licorne. Je l'avais imaginé. Oui. Non. Peut-être...
Je le croisais parfois dans les couloirs – il ne m'adressait pas un regard. J'étais invisible.
___Le plus désespérant, sans doute, était de ne même pas connaître son prénom. Je n'osai pas le demander à Liliane, de peur que cela n'entraîne un monologue plus intense encore.
Je me contentai donc, faute de mieux, de l'observer à la dérobée, d'une manière que j'espérais discrète. Nous partagions le même cours d'Anglais, une chance pour moi qui connaissais toutes les subtilités de la langue, l'ayant souvent parlée au cours de mes voyages. Ces derniers me manquaient à peine, tant mon obsession était forte. Je faisais donc, durant les heures destinées à cette matière, une véritable fixation sur lui. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de son superbe visage tant qu'il était à proximité. Je connaissais, à la fin de la première semaine, les moindres détails de son profil droit.
Il était beau. Il me fallait en convenir. Pourtant, il n'avait rien d'exceptionnel, rien qui puisse plus attirer mon attention que le visage d'un autre. Mais le souvenir de son expression lors de notre rencontre suffisait à le rendre unique à mes yeux.
___Cette habitude qu'avait si vite prise mon esprit de ramener toutes mes pensées à lui en était gênante. Je ne pouvais, sans vraiment en comprendre les raisons, m'empêcher de me sentir honteuse.
___Cette obsession ne s'apaisa qu'au bout de deux semaines, bien qu'elle ne s'effaçât pas du tout.
Les premiers changements opérèrent le jour d'un évènement classique, qui anima néanmoins les conversations des élèves durant une journée.
___- La voisine est passée, m'apprit un matin mon père, alors que je descendais les escaliers, habillée d'un jean et de mon gilet kaki.
___Madame Gilas, une adorable petite vieille, habitait à deux portes de chez nous. Elle avait une petite fille, Sonia, qui fréquentait le même lycée que moi. Cette dernière avait désespérément tenté de sympathiser mais la pauvre tombait vraiment dans une mauvaise période, et elle avait fini par se lasser.
___- Sonia est venue la voir et... C'est aujourd'hui la photo de classe.
___- Quoi ?!
___J'avais presque crié, effarée par le caractère puéril que cela représentait à mes yeux. Papa interpréta mal ma réaction.
___- C'est pour ça que je me suis dit que tu voudrais peut-être te changer, sourit-il.
___- Ca n'a rien à voir, répondis-je froidement.
___La complicité dont nous jouissions auparavant s'effilochait lentement. Je m'en rendais compte mais ne contrôlais pas toutes mes réactions.
___- On se croirait en CM2, m'expliquai-je sous son regard insistant. C'est tellement... Tellement...
___- Infantilisant ?
___Je lui souris. C'était exactement ça. Nous savourâmes quelques instants ce moment de complicité, puis son expression changea.
___- Tu sais, Evie, je ne veux que ton bonheur...
___Je grimaçai face à cette phrase toute faite. Cela me semblait trop simple de dire ça.
___- Si j'ai décidé de nous installer ici, ce n'est pas uniquement pour moi.
___- Je t'ai déjà dit ce que j'en pensais, fis-je remarquer sèchement.
___Il baissa les yeux, peiné.
___- Je veux dire... Nous savons tous les deux que tu n'aurais pas cherché à te faire des amis si tu avais eu la présence quotidienne de tante Sandra. J'aimerais que tu aies des amis de ton age ! Tu ne me parles pas de ton lycée. J'apprends tout par Mme Gilas... Je te laisse vivre ta vie mais il me semble que tu t'enfermes dans ta bulle. Tout ce que je souhaite c'est de te voir épanouie.
___- Je sais...
___- C'est pour ça que je t'ai amenée ici, conclut-il.
___Ces derniers mots furent en trop. Les dernières semaines m'avaient rendues à fleur de peau, et j'étais trop proche de mon père pour m'inquiéter des conséquences de ma colère. Aussi, je m'emportai.
___- Mais oui, bien sur ! cinglai-je. Et le fait que nous ayons attéri dans le trou perdu de Jacques n'est du qu'à un malheureux hasard, n'est-ce pas ?!
___Papa fronça les sourcils, mécontent.
___- Alors c'est ça que tu me reproches? Tu aurais peut-être souhaité que nous nous installions dans un lieu où je n'ai aucun ami?
___Il avait raison. Encore.
___- Tu ne comprends pas chuchotai-je.
___Il voulu répliquer mais je continuai.
___- De toutes façons, je ne t'en veux plus. Mais ce sujet m'est difficile, tu comprends? Je préfèrerais que nous n'en parlions plus.
___J'eus le temps de le voir baisser les yeux avant d'enfiler mon K-way et de m'enfuir sous la pluie batante, sans prendre la peine de me changer.
___En arrivant au lycée, je ne pus que remarquer que les informations de Sonia étaient fiables. Les toilettes étaient encombrées par des jeunes filles souhaitant à tous pris se remaquiller avant la fameuse photo. Je souris en les voyant se débattre tandis qu'elles cherchaient désespérément à se faufiler dans le troupeau, se décoiffant au passage.
___J'aperçus Liliane dans la masse. Elle donna un coup de poing à une pauvre fille en tentant de me faire un signe. Cette dernière me lança un regard assassin avant de se cacher derrière un rideau de mèche blonde quand elle me vit rire. Un jeune homme me percuta alors, et je tombai à terre sur le goudron mouillé. Ce fut le léger « flop » que fit le sol à mon contact qui me fit réagir. Je levai lentement la tête pour apercevoir l'auteur du méfait. Ce dernier, un jeune homme blond digne des magasines playboys, me regardait d'un air indécis. Je souris.
___- Tu pourrais m'aider à me relever, fis-je remarquer.
___- Tu te crois drôle ?
___Je ne compris pas sa remarque. Décidemment, j'attirais les regards hostiles dans ce bled !
___- Non, juste étalée en plein milieu de la cour !
___Il me jeta un regard mis navré mis agacé avant de s'élancer à nouveaux vers le gymnase.